L’Afrique en général (et le Cameroun en particulier) est marquée par des défis structurels, des économies fragilisées, un faible taux d’industrialisation, un chômage persistant et une inflation qui ne cesse d’éroder le pouvoir d’achat des ménages.

La question que beaucoup se posent est simple : pourquoi ? Pourquoi ne pas construire davantage d’industries ? Pourquoi ne pas multiplier les appels à l’épargne afin de mobiliser les capitaux des agents à capacité de financement vers les agents à besoin de financement ? Pourquoi les pouvoirs publics n'encouragent-ils pas davantage les politiques économiques favorables au développement ? Pourquoi continuons-nous à exporter nos matières premières vers l’Occident et l’Asie au lieu de les transformer localement ?

Plusieurs éléments de réponse existent. Premièrement, l’accès au financement n’est pas donné à tout le monde. Dans un pays comme le Cameroun, où le niveau de pauvreté demeure élevé et où l’économie repose largement sur l’agriculture et le secteur informel, il est difficile pour un paysan d’obtenir un crédit d’investissement auprès d’une banque afin d’acquérir du matériel pour accroître sa production. Il en va de même pour l’artisan ou le revendeur de babouches qui, en raison de revenus irréguliers et d'un manque de garanties (assurance santé, assurance professionnelle, etc.), apparaît souvent comme peu crédible aux yeux des établissements financiers.

Le financement reste néanmoins plus accessible aux PME, aux salariés du secteur public et privé ainsi qu’à certaines catégories d’entrepreneurs.

Le problème de l'inclusion financière

Le premier obstacle concerne le faible taux de bancarisation. Dans un pays comme le Cameroun, où la bancarisation reste relativement faible, une partie importante de la population n’a pas accès aux services financiers traditionnels. Les raisons sont multiples : manque d’éducation financière, asymétrie d’information et parfois méfiance envers les banques.

Cette situation conduit à une économie où les coûts de financement bancaire sont élevés tandis que les taux de rémunération de l’épargne demeurent relativement faibles, parfois proches du taux d’inflation. En conséquence, de nombreux ménages préfèrent conserver leur argent à domicile ou dans des tontines, qui comportent elles aussi des risques : défaut de paiement de certains membres ou détournement des fonds.

Les limites du financement par les marchés financiers

Parlons maintenant du financement direct via les marchés financiers. Le marché des capitaux de la sous-région souffre d’un manque de liquidité. Les obligations d’État figurent parmi les instruments les plus attractifs, avec des rendements oscillant généralement entre 5 % et 6,5 % par an.

Les principaux acteurs demeurent les États, les banques et certaines grandes entreprises. Les ménages restent largement en retrait, principalement à cause du manque d'information. La CEMAC souffre encore d'un déficit d'inclusion financière malgré les campagnes menées par les sociétés de bourse et autres acteurs du secteur.

Quant au faible nombre d'entreprises cotées à la BVMAC, cela s'explique notamment par des conditions d'accès exigeantes pour les producteurs et entrepreneurs de taille modeste.

Le rôle du gouvernement

Le gouvernement camerounais a entrepris plusieurs actions visant à stimuler l’économie locale à travers différents programmes de financement destinés aux jeunes, aux petites entreprises et aux producteurs. Cependant, l’accès à ces dispositifs demeure souvent jugé insuffisant ou inégalement réparti.

Les difficultés vont au-delà du simple financement : fiscalité peu attractive, lourdeurs administratives, manque de transparence et déficit de savoir-faire limitent la compétitivité des entreprises locales et freinent l'émergence d'économies d'échelle.

La solution : le financement participatif local

L’argent constitue le moteur central de l’économie. Certains disposent de capitaux tandis que d’autres possèdent des idées capables de résoudre des problèmes locaux. Si ces idées sont transformées en produits et services répondant aux besoins de la population, l’argent circule localement, la production augmente et chacun y trouve son compte.

C’est précisément la logique du financement participatif local.

Comment cela fonctionne ?

Le financement participatif repose essentiellement sur deux piliers : la confiance et l’esprit communautaire.

Les économies où la confiance est forte sont généralement plus prospères. Il faut de la confiance pour investir son argent dans un projet et attendre un rendement. Il faut également de la confiance pour recevoir des fonds et les utiliser efficacement.

L’esprit communautaire consiste à reconnaître le rôle économique de chaque acteur local. Imaginons un village composé d’un agriculteur, d’un épicier, d’un boucher, d’un médecin et d’un enseignant. Chacun dépend des autres et les revenus circulent naturellement à travers les échanges de biens et de services.

Étape 1 : Organiser les producteurs

Il s'agit d’identifier les compétences présentes dans la communauté et de regrouper les acteurs par activité : boulangers, forgerons, chaudronniers, maroquiniers, agro-transformateurs, etc. Cette étape permet de savoir qui produit quoi et dans quelles conditions.

Étape 2 : Mobiliser les investisseurs

L’objectif est de permettre aux particuliers et aux ménages d’investir de petites sommes, parfois à partir de 10 €, afin de financer les producteurs locaux.

Étape 3 : Identifier la demande

C’est ici que le système devient réellement efficace. Une structure centrale composée de professionnels expérimentés et reconnus pour leur intégrité organise le processus : catégorisation des acteurs, études de marché, enquêtes et analyse des besoins.

Cette démarche permet d’identifier précisément les biens et services à produire afin d’optimiser l’allocation des ressources.

Tous les secteurs ne bénéficieront pas nécessairement du même niveau de financement. Certains présentent un potentiel économique ou une rentabilité supérieure à d’autres. L'objectif n'est pas de répartir les ressources de manière uniforme mais de les allouer efficacement.

Étape 4 : Financer et produire

L’épargne collectée est orientée vers les secteurs jugés porteurs. La production est lancée progressivement, d’abord à petite échelle puis à plus grande échelle.

L’ensemble doit être supervisé par un comité de suivi chargé de vérifier le respect des délais, l’utilisation des ressources et la qualité de la gestion financière. Une attention particulière doit être portée à la maîtrise des coûts, à la comptabilité et à la gestion budgétaire afin de produire au coût le plus faible possible tout en conservant un bon rapport qualité-prix.

Une fois fabriqués, les produits sont distribués sur les marchés locaux et les réseaux de distribution existants.

Que reçoivent les investisseurs ?

Les investisseurs jouent ici le rôle de micro-apporteurs de capitaux. Grâce à leurs contributions, des très petites et moyennes entreprises (TPME) peuvent être créées ou développées.

Ils peuvent suivre l'évolution des entreprises financées, consulter les rapports financiers, percevoir des dividendes et acheter les produits des sociétés dans lesquelles ils ont investi. Cela crée un cercle économique où les revenus circulent à l’intérieur même de la communauté.

Pousser l’idée encore plus loin

  • Créer une application mobile et une plateforme web permettant d'investir directement dans le capital des TPME locales.
  • Signer des conventions avec l'État afin d'obtenir des allégements fiscaux durant les premières années d'activité.
  • Attirer des investissements directs étrangers tout en conservant une forte participation locale.
  • Faire appel à une expertise externe pour améliorer les procédés de production.

La vision du financement participatif local

Imaginez une boulangerie 100 % camerounaise produisant du pain à partir de farine de manioc transformée localement, dont les bénéfices seraient redistribués aux investisseurs locaux. Les producteurs gagnent, les investisseurs gagnent et les consommateurs bénéficient de produits locaux.

Limites et critiques

Pour fonctionner efficacement, le financement participatif local nécessite une gouvernance rigoureuse.

  • Un comité d'organisation et de surveillance composé de personnes expérimentées et reconnues pour leur intégrité.
  • Un mécanisme de suivi permanent des TPME financées.
  • Une gestion rigoureuse des risques de marché et des risques opérationnels.
  • Des plateformes de paiement sécurisées.
  • La publication régulière de rapports afin d'informer les investisseurs et le grand public.
  • Des accords avec l'État facilitant l'autonomisation des structures.
  • L'évaluation régulière des dirigeants afin de limiter les risques de mauvaise gestion ou de détournement.

Le financement participatif local n’est peut-être pas la solution à tous les problèmes économiques du continent, mais il pourrait constituer un levier puissant pour stimuler la production locale, favoriser l’investissement communautaire et accélérer le développement économique.